« Lëd » – Caryl Férey

« Le cadavre d’un homme avait été découvert dans les décombres d’un toit arraché lors de la tempête, un Nenets visiblement, qui gelait là-haut depuis on ne savait quand. » (P. 37)

Ici, les premiers froids arrivent et donnent le départ de nombreuses conversations : « fait pas chaud aujourd’hui! »….

Alors, de grâce ne vous plaignez pas, et allez faire un tour accompagné par Caryl Férey dans cette ville de Sibérie où le chauffage fonctionne 340 jours par an!

Là-haut, à Lëd sous le cercle polaire, les ours se promènent dans les rues, les SDF n’ont que quelques heures d’espérance de vie, s’ils ne trouvent pas une tôle sous laquelle se coucher.Si ce n’est pas le froid qui vous tuera, ce seront peut-être les émanations toxiques des usines qui traitent le  minerai de nickel-cuivre-palladium, de la mine qui en extrait 15 Millions de tonnes par an.

Et lors des étés de quelques semaines vous devrez vous battre avec la boue qui immobilise les camions et les moustiques .

Heureusement, il y a l’alcool qu’on consomme beaucoup pour supporter ces températures et conditions extrêmes! L’alcool qui lui aussi tue..à petite vitesse! L’alcool qui exacerbe la testostérone !

Nombre de ceux qui y vivent sont d’anciens déportés du goulag qui n’ayant d’autre endroit pour vivre, sont restés là, à moins qu’ils n’aient pas eu d’autre choix…assignés à résidence à vie, sans aucun espoir de cadre de vie meilleur.Un cadre qui rappellera Norilsk pour ceux qui l’ont lu.

Bref ! les occasions de mort violente n’y manquent pas, et l’espérance de vie y est des plus faibles.

Une tempête arrache le toit d’un immeuble, et sous les décombres Gleb Berensky, un photographe homo découvre le cadavre d’un Nenets, l’un de ces éleveurs de rennes, seuls animaux pouvant supporter ces conditions extrêmes..

Les femmes sont rares, mais une au moins retiendra votre attention.

Alors un SDF mort, de plus ou de moins ! Mais l’examen de son corps prouve qu’il a été tué, non pas par le froid, mais qu’il est mort de mort violente.

Boris Ivanov, un flic va sa lancer dans une enquête qui a le mérite de nous faire partager cette vie sous le cercle polaire, bien au chaud depuis notre canapé de lecture, loin de cette violence…loin également de cette corruption généralisée.

Le polar n’est qu’un prétexte, pour nous présenter cette Sibérie, ses camps, ses populations d’hommes et de femmes sans espoirs, violents. Ils sont arrivés là non par choix, mais contraints, sans aucune perspective d’une vie meilleure, contraints de rester à Lëd une fois libérés.

Certains ont même été déportés par les allemands…il y a bien longtemps.

Caryl Férey a beaucoup voyagé, non pas dans des lieux de villégiature ou de tourisme de masse. Non! il affectionne les coins paumés, dans lesquels chacun doit s’imposer, dans lesquels nombreux sont ceux qui sont arrivés là, non par choix, mais par contrainte.

C’est l’image que j’en ai après ces quelques lectures.

Il sait nous décrire à la fois l’histoire de cette ville, de sa population, de ses habitants, de leurs conditions de vie sans espoir, ces personnages violents, cette atmosphère oppressante, cette violencee…et surtout nous surprendre dans les dernières pages.

J’en reparlerai, c’est certain!

Éditeur Equinox – Les Arènes – 2021 – 523 pages


Lien vers la présentation de Caryl Férey


Quelques lignes

  •  
  • « Un vieillissement accéléré causé par la pollution du site industriel, par les écarts de températures – 60 °C comme cet hiver et des pointes à + 30 °C l’été, une différence de quatre-vingt-dix degrés, comme si l’être humain pouvait bouillir, par les trois mois de nuit permanente puis de trois autres de jour total qui déréglaient son métabolisme, qu’en savait-elle… » (P. 22)
  • « Le droit à la propriété n’étant pas garanti par la loi russe, on pouvait être dessaisi de son logement, de son compte en banque, de son bureau ou de son usine. » (P. 61-2)
  • « Le prix de la corruption représentait un quart des coûts opérationnels des entreprises russes, qui se pillaient les unes les autres avec le concours de voyous et/ou de policiers soudoyés, puis de fonctionnaires de justice. » (P. 62)
  • « Ce peuple capable de se sacrifier sur les champs de bataille, ces milliers d’adolescentes qui, volontaires pour se battre, pestaient moins contre l’avancée de la Wehrmacht que contre l’âge légal pour mourir (18 ans), ces milliers d’ouvriers et de soldats allant s’irradier à Tchernobyl sans poser de questions, ce courage fou qu’aucun autre peuple ne pouvait revendiquer : tous s’écrasaient sous la botte du premier dictateur venu, comme une calamité nécessaire. » (P. 173)
  • « Dix fois plus de meurtres ici qu’en Occident : on ne naît pas ultraviolent, on le devient. » (P. 175)
  • « Un million d’enfants vivaient dans les rues en Russie, des « orphelins sociaux » dont au moins un parent vivait sans s’occuper d’eux, soldats d’une armée de l’ombre semblable à celle des bâtards d’antan, qui, par manque de repères, prenaient pour modèle des personnalités charismatiques, voire colportaient l’idée d’un État totalitaire avec un Père de la Nation se substituant à l’institution familiale. » (P. 383)
  • « Les milices patriotiques avaient pignon sur rue en Russie, organisations paramilitaires ou partis néo-nazis qui prônaient l’expulsion des non-Russes et un rôle accru des institutions traditionnelles, l’Église orthodoxe en tête. » (P. 458)

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