« Ru » – Kim Thúy


RuElle est née à Saïgon, dans une famille aisée pendant l’offensive du Tet, puis les soldats communistes ont occupé sa maison. Sa famille a dut comme beaucoup, s’enfuir sur un bateau de fortune….* »Mon père avait prévu, si notre famille était capturée par des communistes ou des pirates, de nous endormir pour toujours, comme la Belle au bois dormant, avec des pilules de cyanure »*
Quand on a un certain âge on se souvient de ces boat-people, de cette période, de cette guerre….

Ru permet à Kim Thuy, de nous faire partager ses souvenirs, depuis sa vie à Saigon, jusqu’à sa vie aujourd’hui, en passant par la Malaisie, le Canada, le Vietnam d’aujourd’hui. Certains seront peut être déroutés par la construction de ce livre : les souvenirs de Kim Thuy ne sont pas ordonnés, on passe d’une époque à l’autre, d’un pays à l’autre, elle nous parle de personnes qu’elle ne nous pas ou peu présenté….

Pour ma part cette construction m’a plu : quand chacun de nous revoit sa vie, c’est exceptionnel que notre cerveau ordonne chronologiquement nos souvenirs…Il en est de même de Ru : des souvenirs courts d’une demi-page alternent avec des souvenir décrits sur plusieurs pages, on passe de la gravité à l’humour, on revient en arrière sur un souvenir….
Chaque page nous apporte sa surprise, voyage dans le bateau, souvenir d’un parfum de lessive, arrivée au Canada, camps de rééducation, découverte des vêtements d’hiver et des vêtements d’été, WC occidentaux mouches et  fosses d’aisance, camps de réfugiés, scènes de la vie d’enfant, soldats du Nord Vietnam découvrant la vie du sud, la famille…
Une très forte envie de survivre, de s’en sortir…A lire

En savoir plus sur Kim Thúy


Extraits

  • « Je crois que la guerre et la paix sont en fait des amies et qu’elles se moquent de nous. Elles nous traitent en ennemis quand ça leur plait, comme ça leur convient, sois se soucier de la définition ou du rôle que nous leur donnons » (P. 28)
  • « La vie est un combat où la tristesse entraîne la défaite » (P. 29)
  • « Nous ne savions pas comment manger du riz non gluant avec nos fourchettes » (P. 43)
  • « Je dois attendre encore quelques années avant de de pouvoir lui rapporter qu’en d’autres temps, d’autres lieux, l’amour d’un parent se révélait dans l’abandon volontaire de ses enfants, comme les parents du Petit Poucet » (P. 67)
  • Dicton vietnamien: « Seuls ceux qui ont les cheveux longs ont peur, car personne ne peut tirer les cheveux de celui qui  n’en a pas » ( P. 76)
  • « J’avais plus le droit de me proclamer vietnamienne parce que j’avais perdu leur fragilité, leur incertitude, leurs peurs. » (P. 127)
  • « Il suffit de toucher la tête d’un vietnamien pour l’insulter, non seulement lui, mais toute son arbre généalogique » (P. 150)
  • « Le système bancaire était fragile et éphémère, alors il fallait maîtriser l’art de l’achat et la vente de l’or et des diamants pour gérer les épargnes » (P. 181)
  • Si une marque d’affection peut parfois être comprise comme une offense, peut-être que le geste d’aimer n’est pas universel : il doit être traduit d’une langue à l’autre, il doit être appris. Dans le cas du vietnamien, il est possible de classifier, de quantifier le geste d’aimer par des mots spécifiques : aimer par goût (thich), aimer sans être amoureux (thu’o’ng), aimer amoureusement (yêu), aimer avec ivresse (mê), aimer aveuglément (mù quang), aimer par gratitude (tinh nghia). Il est donc impossible d’aimer tout court, d’aimer dans sa tête.
  • On oublie souvent l’existence de toutes ces femmes qui ont porté le Vietnam sur leur dos pendant que leur mari et leurs fils portaient les armes sur les le leur. On les oublie parce que sous leur chapeau conique, elles ne regardaient pas le ciel. Elles attendaient seulement que le soleil tombe sur elles pour pouvoir s’évanouir plutôt que s’endormir. Si elles avaient pris le temps de laisser le sommeil venir à elles, elles se seraient imaginé leurs fils réduits en mille morceaux ou le corps de leur mari flottant sur une rivière telle une épave. Les esclaves d’Amérique savaient chanter leur peine dans les champs de coton. Ces femmes, elles, laissaient leur tristesse grandir dans les chambres de leur cœur. Elles s’alourdissaient tellement de toutes ces douleurs qu’elles ne pouvaient plus redresser leur échine arquée, ployée sous le poids de leur tristesse.
  • Grâce à l’exil, mes enfants n’ont jamais été des prolongements de moi, de mon histoire. Ils s’appellent Pascal et Henri et ne me ressemblent pas. Ils ont les cheveux clairs, la peau blanche et les cils touffus. je n’ai pas éprouvé le sentiment naturel de la maternité auquel je m’attendais quand ils étaient accrochés à mes seins à trois heures du matin, au milieu de la nuit. l’instinct maternel m’est venu beaucoup plus tard, au fil des nuits blanches, des couches souillées, des sourires gratuits, des joies soudaines.
    C’est seulement à ce moment-là que j’ai saisi l’amour de cette mère assise en face de moi dans la cale de notre bateau, tenant dans ses bras un bébé dont la tête était couverte de croûtes de gale puantes. J’ai eu cette image sous les yeux pendant des jours et peut-être aussi des nuits.

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