« Manuel d’Exil » – Velibor ČOLIĆ

manuel-dexilDéserteur de l’armée bosniaque, Vélibor ČOLIĆ, arrive en France. Il a 28 ans, il est écrivain dans son pays, mais réfugié en France. Il a bac + 5 en Bosnie, ici il n’est rien : « Aucune importance, ici tu commences une nouvelle vie. » lui dira la dame du centre d’accueil. Il est l’un de ces réfugiés, dont les médias, les politiques nous parlent régulièrement. Errant de foyer d’accueil en foyer d’accueil, de ville en ville en Europe. Avec dérision et lucidité il dit de lui : « Je sais que je ne représente plus rien pour personne. Je ne suis même plus un être humain. Je suis juste une ombre parmi les ombres. »

Il a combattu, il a frôlé la mort, il a vu ses camarades morts rongés par les vers, il a été enfermé et frappé par les serbes dans l’un de ces sinistres stades mais il se défend d’avoir voulu tuer, « je tirais très haut, vers le ciel… »
Une longue errance de 7 ans dans l’Europe avant de se fixer à Strasbourg. Apprentissage du français, chambres minuscules, repas avec trois fois rien, la solitude, les vêtements dépareillés…la dure vie de migrant racontée avec humour, lucidité et dérision.
J’ai refermé ce livre il y a quelques jours, mais il me poursuit encore. Le titre m’avait interpellé, j’avais aimé « Ederlezi : Comédie pessimiste ».
Vélibor ČOLIĆ prouve si besoin était qu’un migrant peut parfaitement s’intégrer. Chacun des 35 chapitres est une claque, Vélibor ČOLIĆ, s’attache à nous montrer avec lucidité comment le migrant est perçu, regardé avec méfiance, comment il vit…« Je ne suis pas très propre, je me lave occasionnellement et rapidement. J’ai une longue barbe et les cheveux attachés en queue-de-cheval. Ma sueur est mon bouclier, il y a peu de monde qui ose s’asseoir près de moi dans les trains. Pourtant je ne suis ni beatnik ni routard. Encore moins vagabond. Je suis une tâche gênante et sale, une gifle sur le visage de l’humanité, je suis un migrant. ». Jamais leurs compétences ne sont évoquées…nous ne considérons que leur apparence. 
Il est maintenant un auteur reconnu en France. Pendant ses longues journées d’errance, de bar en bar, passées à tuer le temps il était fasciné par les livres : « J’observe les belles couvertures blanches et jaunes, je m’imagine faisant partie de ce monde, si excitant, littéraire. Elles cachent les brillantes et importantes histoires, les observations lucides des vrais écrivains : les écrivains voyageurs, les écrivains engagés et même les écrivains exilés, reconnus. » 
Il fait partie de ceux-ci maintenant. 
Ne vous privez pas de son humour, de cette dérision. De ce regard empli d’humanité, de tendresse, de finesse, d’amour pour ceux qui comme lui errent sales et rejetés de foyer en foyer, d’amour pour la vie, d’amour pour la France.

Et tant pis si ce regard nous dérange.


Plus sur Velibor ČOLIĆ


Quelques lignes 
  • « Je sais que je ne représente plus rien pour personne. Je ne suis même plus un être humain. Je suis juste une ombre parmi les ombres. » (P. 14)
  • « Quel drôle de pays que la France, ici le pain blanc est moins cher que le pain noir. » (P. 26)
     « Je ne peux plus boire de l’eau croupie et manger le riz sans sel, porter un drapeau et un casque ; je ne veux plus jamais nettoyer un fusil et compter les balles – les petits vers de trépas nourris par la graisse et les muscles, par le sang et la salive de nos futures victimes. » (P. 29)
  • « Je ne suis pas prêt, le chemin est encore long. Je sais que ma nouvelle vie en France exige un esprit fort et une mémoire blanche. [….] Il me faut apprendre le plus rapidement possible le français. Ainsi ma douleur restera à jamais dans ma langue maternelle. »(P. 34)
  • « N’importe quel branleur, n’importe quel adolescent boutonneux peut être triste, la tristesse n’est rien. Mais pour être pessimiste […] il faut être un peu plus lucide. » (P. 55)
  • « C’est superbe de mourir d’alcoolisme. C’est juste qu’avant cela doit faire un peu mal a la tête. » (P. 67)
  • ‌ »Je me demande comment on peut prendre trop de place dans un appartement de quelques mètres carrés. » (P. 95)
  • « Je suis un mannequin de deuxième main. Je suis un perroquet sans tropiques, un bouffon au pantalon trop court et aux chemises bariolées. Sous la lumière artificielle la peau de les mains ressemble à la surface lunaire. Ma misère est mon drapeau, mon infortune est visible sur mes dents, mes chaussures, ma chemise, mes ongles, aux demi-lunes noires et sales. » (P. 141)
  • « La fin de la séduction c’est le début de la sagesse. Ne plus plaire aux femmes est certainement aussi le commencement de l’ascétisme et d’une nouvelle indépendance. » (P. 157)
  • « Il y a tellement de choses plus importantes dans la vie que l’argent, mais il faut tellement d’argent pour les acquérir. » (P. 187)
  • « C’est une partie, et seulement une partie de notre vie que nous passons dans le temps présent. Pour le reste, nous sommes ailleurs, dans les ténèbres denses de notre mémoire. » (P. 193)

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