« L’amour soudain » – Aharon Appelfeld

L'amour soudainErnest est un vieil homme de soixante dix ans guetté par la maladie et la solitude…Iréna, jeune femme, la trentaine, l’aide le matin dans ses tâches ménagères. Ernest et Iréna vivent à Jérusalem. Une fois son travail achevé, Iréna retourne chez elle. 
Ernest est un personnage tourmenté par son passé. Un passé difficilement oubliable : Ernest a été un juif antisémite combattant les Juifs orthodoxes dans ses Carpates natales. A l’age de douze ans il adhéra au Parti Communiste et fit les quatre cent coups contre les juifs en commettant toutes sortes d’exactions contre eux. Il fit la guerre comme sous-officier dans l’armée soviétique, qui ne fut pas un modèle de tendresse pour les juifs, vécu à la libération des camps. Une libération qui le hante. Il fut même décoré pour ses actes de bravoure face à l’ennemi nazi sur ordre de Staline.

Il quitta l’Europe à la fin de la guerre pour Israël, mais aurait pu tout aussi bien partir de Naples pour l’Australie.
A t-il été heureux dans sa vie ? Je ne le pense pas. Fils unique, il ne garde pas un bon souvenir de ces parents épiciers et put difficilement communiquer avec eux. Ils furent sans doute à l’origine inconsciente de ses engagements de jeunesse. Seuls ses grands parents ont laissé en lui de bons souvenirs. Il en parle souvent avec tendresse et nostalgie. Plus tard, il se mariera deux fois pour divorcer deux fois..
Iréna l’aide dans son ménage et lui prépare ses repas. Elle le voit partir tous les matins au café, revenir, écrire et déchirer régulièrement les pages qu’il vient d’écrire…des pages qui ne lui conviennent jamais. 
Il a pourtant tant de choses à dire : « De longues années il a tenté de reconstituer sa vie, mais écrire une histoire, semble-t-il, n’est pas une bagatelle. Tantôt le «quoi» est un obstacle, tantôt le «comment», et, le plus souvent, les deux vous font échouer ensemble. Cependant, il est des jours où l’écriture et fluide, un mot se lie à un autre, une expression à une autre, et un passage acceptable surgit enfin. C’est un miracle, et des miracles de cet ordre n’ont pas toujours lieu. »
Progressivement, ces deux solitudes vont s’apprécier et devenir indispensables l’une à l’autre. Il trouve en elle quelqu’un qui le comprend, qui jamais ne lui reprochera son passé, et qui, semble-t-il lui transmet un certain calme qui manque à son âme. Il est pour elle celui qui, bien sûr lui donne du travail, mais qui surtout peut donner un sens, un but à sa vie, quelqu’un qui l’écoute et la considère…
Progressivement chacun deviendra indispensable à la vie de l’autre..
J’ai beaucoup apprécié cette montée du bonheur simple, ce rapprochement du vieux bougon mal dans sa peau et de la jeune femme seule, ces petits gestes et ces petits mots de tendresse, ces sentiments naissants tout en retenue, ces conversations sur la vie, le temps qui s’enfuit, la violence, l’écriture, la solitude, le remord, l’amour…et j’en passe.
« Il n’y a pas plus simple qu’aimer, plus naturel qu’aimer. »
Au fil des pages, on ne peut s’empêcher de donner à Ernest le visage d’Aharon Appelfeld, non pas du fait du passé du personnage bien sûr, mais surtout du fait de la sagesse et du calme d’Ernest, cet homme tout en retenue, qu’on aurait aimé rencontrer, hanté par son passé, recherchant la perfection de ses textes. Hasard?
On referme ces deux cents pages, ému par ces deux personnages, persuadé aussi, qu’un jour ou l’autre on relira ce livre, persuadé qu’une deuxième lecture intégrale ou de quelques pages piochées par-ci, par-là, nous permettront d’autres découvertes. 
Un livre de sagesse. 
Éditions de l’olivier – Traduction :  Valérie Zenatti – 2004 – 206 pages

Qui est Aharon Appelfeld


Quelques lignes

  • « On dit que la vie ne se répète pas. C’est faux, elle se répète. » (P. 10)
  • « Chaque mois, si sa santé le lui permet, il se rend à Tel-Aviv. » (P. 20) 
  • « On peut remettre chaque chose à sa place, tout en me rendant compte que ce qui a été déraciné ne peut exister de nouveau. » (P. 23) 
  • « On n’écrit pas pour des tiroirs. Si on ne publie pas, mieux vaut arrêter. » (P. 23)
  • « Une fois- il avait dit à voix haute : «Dans ma jeunesse, on a arraché de moi l’amour.» Elle n’avait pas compris la phrase et n’avait pas pose de questions. Mais une nuit elle comprit et dit : «Je te donnerai tout l’amour que j’ai amassé en moi.» » (P. 28)
  • « Chacun est orphelin le jour de l’anniversaire de la mort de sa mère, même à cinquante ans. » (P. 43)
  • « Je m’entraînais à être un bon soldat, un soldat qui reçoit des ordres et les exécute sans broncher; tout ce que j’avais appris au lycée – le doute, l’hypothèse, la comparaison, le double sens-, cet apprentissage étendu et subtil était à mes yeux une faute que je devais payer par des travaux forcés. »(P. 47)
  • « Il pense qu’on peut faire disparaître les années. Les années se voient dans chaque pas et dans chaque ride. » (P. 93)
  • « À l’évocation du nom de son père, on rappelle cette maxime : «Ne pense pas qu’en abattant l’arbre on fait disparaître son ombre ». Cette maxime est comprise au sens littéral mais certains disent qu’elle parle de l’homme. » (P. 136)
  • « Pourquoi est-il interdit de dire « Je » ? Car l’homme n’est pas Dieu. » (P. 147)
  • « Nous ne sommes pas les maillons d’une chaîne surgis de nulle part pour disparaître ensuite. Les arbres de la forêt, le cheval dans l’écurie et l’homme dans le champ ne font qu’un. » (P. 149)

 

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