« La lie de la terre » – Arthur Koestler

La lie de la terreDe tout temps, la France a été une terre d’accueil d’étrangers. Aujourd’hui encore nombreux sont ceux qui frappent à nos portes
Mais ce ne fut pas toujours simple, voire jamais simple!
Des étrangers pour travailler dans les mines, provenant de l’Europe de l’Est, polonais, tchèques, des espagnols pour travailler dans les exploitations agricoles, et des réfugiés politiques fuyant des régimes qui en voulaient à leur peau, à leur race, et ils sont légion, de toutes origines, Europe de l’Est, Afrique noire et Afrique du Nord, Espagne, Chili.
Et j’en oublie sans aucun doute.
A chaque époque ses réfugiés.

Arthur Koestler était l’un d’eux. Né dans une famille juive hongroise, de langue allemande, il partit vers la Palestine, fit la guerre d’Espagne, au cours de laquelle il fut condamné à mort, expérience qu’il contera dans « Dialogue avec la mort – Un Testament Espagnol ».
Puis il se réfugia en France, à la veille de la deuxième Guerre Mondiale. Il était toujours citoyen hongrois, citoyen d’un pays neutre, non engagé dans la guerre menée par le régime nazi. Il était aussi journaliste. Et libre de circuler en France !
Comme des milliers d’autres étrangers et de Juifs, il croyait en une France, Pays d’accueil et patrie des droits de l’homme. Il n’en fut pas moins convoqué par la police, arrêté et retenu dans des camps pour étrangers, considérés alors par les médias, par le pouvoir comme « La lie de la terre ». Des mots de l’époque !
Ces étrangers dont on se méfiait et qu’il fallait écarter. Des étrangers qui très souvent, sous d’autres cieux, avaient combattu pour la liberté, pour les Droits de l’Homme.

Camp du vernet

Il connut le Camp de Vernet dans l’Ariège – un camp infâme, qui avait été créé pour les réfugiés espagnols – les baraques en planches, les coups des gardiens, la saleté, le froid, la faim, les privations de toutes sortes que réservait aux étrangers, le pouvoir français qui n’était pas encore celui de Vichy. Un camp qui « accueillit » de nombreuses personnalités étrangères, dont certains d’origine allemande, des communistes, des anarchistes ou des juifs.Camp du vernet2

Koestler, étranger, juif, ayant des sympathies communistes, et parlant allemand cumulait les motifs d’incarcération !
C’est cette expérience qu’il nous conte, comme un journaliste infiltré l’aurait fait. Mais il n’était pas infiltré, il était juste l’un de ces étrangers écartés, dont on se méfiait! Sans raison en ce qui le concerne.
Malgré tout, et c’est un secret pour personne, il fut libéré, alors que l’armée allemande avançait. Non rancunier, mais au contraire désireux de combattre pour la liberté, il s’engagera dans la légion étrangère et se réfugiera en Angleterre, d’où il poursuivra le combat contre les nazis…Mais c’est une autre histoire qu’il évoque également.
Oeuvres autobiographiques KoestlerIl faut aussi se rappeler que si Koestler eut la chance d’être libéré, d’autres internés n’eurent pas cette chance. Certains d’eux fuyaient le régime nazi après l’accession d’Hitler au pouvoir, ils croyaient en une France Patrie des Droits de l’Homme…et ils découvrirent la France du régime de Vichy, une France qui les livra à la Gestapo qui les transporta en Allemagne vers d’autres camps plus sinistres. 
Koestler témoin, Koestler journaliste… dont le regard historique est dérangeant, révoltant.
Le regard de Koestler dans « La lie de la terre » sur le comportement de l’État français, ne peut que nous interpeller au moment où la France et d’autres pays d’Europe sont confrontés à une demande d’autres réfugiés fuyant d’autres guerres, d’autres régimes.
« La lie de la terre » fut « Un épisode houleux dans la longue histoire des relations ambiguës que Koestler a entretenu avec la France – un de ses pays favoris » comme précisé dans la présentation du texte.
Les conditions d’accueil ont sans aucun doute changé, mais la demande d’accueil est toujours d’actualité!
Partie du livre Oeuvres Autobiographiques 1994 – Collection Bouquins Robert Laffont – 230 pages (Pages 951 à 1180)  – Parution initiale : 1941

Présentation d’Arthur Koestler


Quelques lignes

  • « J’avais moi-même été communiste pendant sept ans ; je l’avais payé cher. J’avais quitté le parti par dégoût dix-huit mois auparavant. Plusieurs de mes amis en avaient fait autant, d’autres étaient encore hésitants, beaucoup avaient été fusillés ou emprisonnés en Russie » (P. 978)
  • « Ils lisaient les journaux du matin, et ce matin justement les journaux publiaient un communiqué officiel expliquant que la foule des étrangers qui venaient d’être arrêtés ces jours derniers par notre « vigilante police » représentaient les éléments les plus dangereux du Paris interlope, la véritable lie de la terre. » (P. 1011)
  • « La nourriture leur était apportée dans des gamelles et ils devaient tout manger sans cuillères, ni couteaux, ni fourchettes. Ils étaient soixante-dix et restaient toute la journée dans leur tanière obscure, sans lumière électrique, absolument comme des animaux sauvages dans une fosse. » (P. 1028)
  • « ….la xénophobie française n’était qu’une variante nationale, un ersatz de l’antisémitisme allemand. » (P. 1029)
  • « Il n’y avait pas de fenêtres, mais une ouverture rectangulaire découpée dans le mur de planches servait de lucarne. Il n’y eut pas de poêle pendant l’hiver 1939, pas de lumière, et pas de couvertures. Le camp n’avait pas de réfectoire, il n’y avait pas une seule table et pas un seul tabouret dans les baraques; il n’y avait pas d’assiettes, de cuillères ou de fourchettes pour manger, pas de savons pour se laver; une partie des internés avait les moyens d’en acheter, l’autre était réduite au niveau de l’âge de pierre. » (P. 1035)
  • « Pagaille » est après « se débrouiller » le mot le plus employé dans l’armée française. » (P. 1109)
  • « Radio-Vichy commence une campagne antisémite. Camps de travail pour la jeunesse française, tous les garçons de dix-neuf ans devront travailler six mois dans un camp. Nouvelles restrictions : une livre de sucre, une demi-livre de pâtes par mois, cent grammes de riz, cent vingt-cinq grammes de savon deux cent grammes de margarine ou autres matières grasses. » (P. 1150). 
  • « La Marne et Verdun furent les exploits d’une race vigoureuse, Compiègne et Versailles furent les crimes d’une classe dégénérée. » (P. 1164)

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