« N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures » – Paola Pigani

N'entre pas dans mon âme avec tes chaussures

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La Kommandantur l’avait demandé : plus aucun nomade sur les routes…verboten ! Kontrol Bitte !!…
Alors du préfet au simple gendarme, tout le monde a obéi…La grande Histoire de la France, est parfois, faite de petites ou de plus grandes turpitudes des hommes au pouvoir. L’histoire de la Seconde Guerre Mondiale, de la collaboration, nous le confirme. 
Une bassesse de plus de ce régime nous est dévoilée avec ce roman de Paola Pigani.
On est bien loin, avec de nouveau titre, de la poésie « Des orties et des hommes« , roman qui m’avait permis de faire connaissance avec l’auteure. 
Mais là encore j’ai pu apprécier le réalisme de cette auteure.

Pétain et son régime ont donc fait enfermer dans des camps, ces amoureux de la liberté, que sont les gitans, les manouches, les romanichels…Oui ces voleurs de poules, ces gens sales et ignares, sans domiciles fixes, à leurs yeux, étaient dangereux et devaient de ce fait être écartés, regroupés et mis à la disposition des autorités allemandes, qui pouvaient à discrétion puiser dans cette main d’oeuvre disponible pour son Service du Travail Obligatoire : le sinistre STO 

 

« En période de guerre, la circulation des nomades, individus errant généralement sans domicile, ni patrie, ni profession effective, constitue, pour la défense nationale et la sauvegarde du secret, un danger qui doit être écarté », disait le décret d6 Avril 1940 qui leur imposait de se rendre dans les commissariats ou gendarmeries .
Il fallait à tout prix casser ces voleurs de poules vivant dans des roulottes, casser ce qui faisait leur personnalité, leur amour de la liberté. Alors on les a regroupés dans les baraques ouvertes aux quatre vents en supportant la proximité d’autres familles, eux qui aimaient leur espace clos, mais petit qu’étaient leur roulotte. On les a dépossédés de leurs papiers d’identité, de leurs roulottes et de leurs chevaux, on leur a fait bouffer des soupes infâmes…Il fallait à tout prix leur faire perdre ce qui faisait leur vie, leur culture, leur âme. Casser l’unité et la force du groupe!
Là dans ces camps, dont personne ne parle, dans le camp des Alliers proche d’Angoulême, dans cette Charente qu’affectionne Paola Pigani, dans cette honte, ces amoureux de la liberté sans patrie pour le législateur eurent faim, eurent froid, ont vécu dans la crasse, la promiscuité. Leurs chevaux qui broutaient à l’extérieur eurent faim, leurs dépouilles furent emportées par l’équarrisseur, les roulottes servirent pour faire du feu ou pourrirent. 
Les femmes vendirent quelques paniers d’osier afin d’améliorer l’ordinaire et les hommes furent recrutés par la Kommandantur pour effectuer des travaux pénibles payés au lance-pierre.
C’est Alba, adolescente de 14 ans qui nous conte cette histoire. Elle vivra six ans dans ces sinistres baraquements, bien au delà de la fin de la guerre, bien au delà du départ des armées allemandes…le Gouvernement de la Libération avait sans doute d’autres chats à fouetter….la libération n’avait pas la même valeur selon les origines…Sinistre réalité.
Dans ce camp, ils s’aimèrent malgré tout et surtout purent survivre grâce à la solidarité du groupe. 
Et quand il fallut repartir sur les routes, leur âme connaissait le chemin de leur liberté, leur débrouillardise sut reconstruire des roulottes.
Afin d’écrire ce roman, Paola Pigani rencontra la vieille femme qui lui inspira le personnage d’Alba, qui lui conta ce passé trouble et méconnu. Cette souffrance jamais oubliée.
Merci pour cette découverte d’une partie de notre Histoire oubliée, méconnue…par honte sans doute.
Éditions Liana Levi – 2013 – 214 pages

Présentation de Paola Pigani


Quelques lignes
  • « Un jour, un petit bohémien répond de façon abrupte à l’instituteur, il n’a pas compris la question. Sa voix fuse dans un relent de désespoir, rejette le maître dans un monde de savoir qui lui échappe et dont il n’a soudain que faire. Il reçoit immédiatement une gifle qui ébranle la respectabilité du maître et l’édifice moral de la petite école communale. Le silence qui s’ensuit plombe toute la classe. Jamais personne n’évoquera l’incident mais l’enfant désertera pour toujours les bancs de l’école. » (P. 11)
  • « On doit les répertorier, les ficher et bientôt envoyer des contingents réguliers au STO. Les nomades doivent servir la France au même titre que les autres citoyens. Mêmes devoirs à défaut des mêmes droits, sauf celui d’être assignés à résidence dans ce vaste foirail. »  (P. 45)
  • « – Quant à vos chevaux, il faut les laisser attachés à l’entrée. On ne va pas laisser le crottin envahir le camp
    – C’est nous qu’on nettoie, Monsieur le directeur.
    – Mais l’odeur, mon brave, que faite vous de l’odeur ?
    – l’odeur ? On vit avec nos chevaux, c’est notre famille. Avec le fumier on pourrait vous avoir des roses contre les murs et tout autour où ce que vous habitez.
    – Par ordre de la préfecture, chevaux et baudets vont être réquisitionnés tôt ou tard. » (P. 60)
  • « Entre les Boches et les Romanichels, il faut se méfier tout le temps ! Les uns peuvent nous prendre nos hommes et les autres nos poules ou nos enfants. Qui sait quand tout ça va s’arrêter. » (P. 65)
  • « M’ont demandé si j’avais une femme, des gosses, m’ont dit que j’avais rien à gagner à faire des petits, qu’on resterait tous enfermés jusqu’à ce que le dernier des nôtres soit envoyé en Allemagne et que personne ne reviendrait de là-bas. Et que cette guerre aura fait du bon nettoyage. » (P. 97)
  • « Le sentiment d’avoir perdu pour toujours sa première enfant l’attriste. L’homme qu’il était à son arrivée ici a déjà dû se séparer de plusieurs morceaux de lui même, son cheval, ses gestes de saltimbanque….Ca souffle à l’intérieur, c’est de plus en plus creux. Un froid qui s’installe dans son corps et plombe le moindre de ses gestes. » (P. 164)
  • « Pourtant certaines familles ont été libérées moyennant des rançons, des louis d’or, des bijoux cachés dans les cheveux des femmes, sous les ceintures des hommes. » (P. 181)

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