« L’ordre du jour » – Éric Vuillard

L'ordre du jour

Que serait la littérature sans la seconde guerre mondiale ? Celle-ci fascine de nombreux auteurs…et lecteurs, et il faut bien reconnaître que les écrits sont très inégaux. L’imagination l’emporte souvent sur la réalité historique, et en permanence, le lecteur doit s’interroger quant à la réalité des faits qui lui sont présentés.
Eric Vuillard, quant à lui échappe à cette interrogation. Je l’ai connu avec Congo, Tristesse de la terre, 14 juillet, et dans chacun d’eux, il arrive en 150 pages environ à décortiquer un fait historique, et surtout à passionner son lecteur. 
Dans « L’ordre du jour », il ne décrira ni les batailles, ni les bombardements massifs, les camps de concentration ou les millions de morts, mais se limitera à quelques faits qui à eux seuls peuvent résumer cette guerre, Des faits qui ont permis ce conflit mondial.

Pour faire la guerre, il faut de l’argent, beaucoup d’argent qu’Hitler trouvera, quand nouveau Chancelier il convoqua en février 1933, 24 chefs d’entreprises allemands, parmi lesquels les patrons BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken, BMW…. afin qu’ils financent ses efforts guerriers. Ces entreprises bénéficièrent par la suite de la main d’œuvre abondante et gratuite que furent les déportés. Un grand merci ! 
En mars 1938, après discussions avec le chancelier autrichien Schuschnigg, il envahira l’Autriche, une invasion qui est loin d’être aussi triomphale que les images d’actualité nous le montrent, images vraisemblablement de propagande, cachant des faiblesses du matériel militaire et de l’armée allemande. L’écrivain Eric Vuillard, également scénariste explique pourquoi ces images de sourires, et de joie des autrichiens sont, selon lui, des montages. 
Rien n’aurait pu se faire sans la passivité et la lâcheté , mille fois évoquée de la France et de l’Angleterre, ces « démocraties européennes opposèrent à l’invasion une résignation fascinée ».
Le procès de Nuremberg mit un terme mit fin à ce conflit, et en octobre 1946, plusieurs hauts responsables nazis furent pendus. La morgue de quelques-uns se transforma en faiblesse et en peur face au gibet.
Remarquable ouvrage, concis, et documenté qui ravira le lecteur et le mettra certainement mal à l’aise devant le bluff hitlérien, devant tant de compromissions, tant d’hésitations de la part de la France et de l’Angleterre. Mal à l’aise aussi parce que si les responsables, les chefs de guerre, ont été punis, d’autres responsables ne furent pas inquiétés ni punis. Ce sont ces entreprises qui par les millions de marks qu’ils allouèrent généreusement à Hitler lui permirent de mettre en œuvre sa politique et de perpétrer ses crimes, ces entreprises très dynamiques qui ont encore pignon sur rue, bien que, vautours de guerre, elles purent utiliser et firent mourir de nombreux déportés. 
Révoltant !
Mais tout est oublié, pardonné, et en bon consommateurs nous nous ruons sur les produits qu’elles proposent !
Et nous tremblons parfois parce que d’autres dictateurs, d’autres va-t-en-guerre disposant d’armes beaucoup plus puissantes que celles d’Adolf, mettent notre monde en péril…

L’Histoire ne nous aurait donc rien appris?

 Éditions Actes Sud – 2017 – 150 pages


Quelques lignes
  • « Il a dit non à la liberté des sociaux-démocrates, fermement. Il a dit non à la liberté de la presse, avec courage. Il a dit non au maintien d’un parlement élu. Il a dit non au droit de grève, non aux réunions, non à l’existence d’autres partis que le sien. Pourtant, c’est bien le même homme qu’embauchera après la guerre la noble université de Saint Louis, dans le Missouri, comme professeur de sciences politiques. Sûr qu’il en connaissait un bout en sciences politiques, lui qui avait su dire non à toutes les libertés publiques. Aussi, une fois passée la petite minute d’hésitation – tandis qu’une meute de nazis pénètre dans la chancellerie –, Schuschnigg l’intransigeant, l’homme du non, la négation faite dictateur, se tourne vers l’Allemagne, la voix étranglée, le museau rouge, l’œil humide, et prononce un faible “oui”.. » (P. 77)
  • « Les démocraties européennes opposèrent à l’invasion une résignation fascinée. Les Anglais, qui étaient au courant de son imminence, avaient averti Schuschnigg. C’est tout ce qu’ils firent. Les Français, eux, n’avaient pas de gouvernement, la crise ministérielle tombait à point. » (P. 101)
  • « Mais Krupp ne fut pas le seul à louer de tels services. Ses comparses de la réunion du 20 février en profitèrent eux aussi ; derrière les passions criminelles et les gesticulations politiques leurs intérêts trouvaient leur compte. La guerre avait été rentable. Bayer afferma de la main-d’œuvre à Mauthausen. BMW embauchait à Dachau, à Papenburg, à Sachsenhausen, à Natzweiler-Struthof et à Buchenwald. Daimler à Schirmeck. IG Farben recrutait à Dora-Mittelbau, à Gross-Rosen, à Sachsenhausen, à Buchenwald, à Ravensbrück, à Dachau, à Mauthausen, et exploitait une usine gigantesque dans le camp d’Auschwitz : l’IG Auschwitz, qui en toute impudence figure sous ce nom dans l’organigramme de la firme. Agfa recrutait à Dachau. Shell à Neuengamme. Schneider à Buchenwald. Telefunken à Gross-Rosen et Siemens à Buchenwald, à Flossenbürg, à Neuengamme, à Ravensbrück, à Sachsenhausen, à Gross-Rosen et à Auschwitz. Tout le monde s’était jeté sur une main-d’œuvre si bon marché. Ce n’est donc pas Gustav qui hallucine ce soir-là, au milieu de son repas de famille, c’est Bertha et son fils qui ne veulent rien voir. Car ils sont bien là, dans l’ombre, tous ces morts. » (P. 145)

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