On parle souvent de l'enchantement des livres. On ne dit pas assez qu'il est double. Il y a l'enchantement de les lire et il y a celui d'en parler. (Amin Maalouf – Les désorientés)
« On parle ici de civilisations et d’empires, des entités apocalyptiques, c’est leur manière de se succéder, il n’y a pas de milieu, les uns doivent s’éteindre avec leurs souvenirs et leurs rêves et les autres tout envahir, l’espace et le temps, jusqu’à l’histoire qu’ils réécriront de fond en comble. » (P. 22)
« Unifier et mobiliser le Moyen Orient par des moyens politiques ou militaires est une gageure, l’histoire sait que ses peuples sont antagonistes, ils se sont toujours combattus et de la pire façon qui soit » (P. 98).
« Je ne connais pas d’Algérien qui ne parle pas d’espoir cent fois par jour en étant assis. Non, je n’en connais pas. Je me demande ce que veut dire ce mot. » (P. 56)
Lamia, la narratrice travaille dans un hôpital en qualité de pédiatre et vit dans une maison ancienne coincée dans une vieille rue d’Alger. Une maison toute de guingois qui n’a jamais connu l’angle droit ! Elle dit d’elle : On m’appelle « la vieille » en y mettant un semblant d’affection pour faire passer la pilule. »
Une maison qui, au fil du temps, s’est transformée, chaque propriétaire l’ayant modifiée à son goût…tous n’ont pas eu cependant la même définition du patrimoine architectural et du bon goût !
…un peu comme cette Algérie, qui aurait tout pour être un beau pays…si génération après génération une politique lucide et ambitieuse avait été mise en place et suivie, par les pouvoirs successifs, au profit de la jeunesse.
…puis un jour, Lamia fait la connaissance de Chérifa…une jeune femme un peu fantasque,…et enceinte …. une jeune prostituée.
L’avortement est interdit !
Lamia lui a permis de surmonter ses angoisses, des angoisses qui l’incitaient à tout quitter …par le suicide.
Mais parallèlement à cet aspect « roman », de ce titre, Boualem Sansal développe d’autres points bien plus sociologiques et politiques, coups de sang sans aucune complaisance présentant la vie en Algérie : vie des jeunes hommes ou des jeunes femmes en Algérie,
Les hommes de tout âge sont en chasse perpétuelle…..alors les jeunes filles tombent enceintes. Elles devront alors se débrouiller seules…car elles n’ont que bien peu d’aides à attendre du pouvoir, des lois ou des familles qui les rejettent ! Il n’y a pas de foyers pour accueillir ces jeunes filles enceintes !
Jeunes hommes et jeunes femmes n’ont qu’une seule idée en tête : rejoindre l’Europe par tous moyens…être des « Harragas » qui tenteront de traverser la Méditerranée, ou l’Espagne par tous moyens …Rejoindre le rêve !
Tous, loin de là ne réussissent pas le passage des frontières et certains doivent affronter le racisme entre migrants au cours de ce voyage risqué.
Ce titre évoque également à plusieurs reprises cette hypocrisie dans l’éducation des enfants, les différences entre droits et devoirs accordés ou attendus de la part des jeunes hommes d’une part et des jeunes filles d’autre part.
Les jeunes filles enceintes n’ont que très peu de possibilités d’accueil en foyers et rares sont les foyers parentaux qui accepteront leur condition.
Ce titre évoque également les colonisations anciennes, française d’une part et présence turque d’autre part, et leurs apports culturels dans la vie algérienne…et ce n’est pas le moindre …. le miroir aux alouettes que constitue l’Europe.
Nombreux sont les jeunes qui disparaîtront à tout jamais…perdus dans ce Sahara ou ailleurs en tentant ce voyage risqué vers leur idéal de vie.
Une association des jeunes et familles a été constituée en Algérie afin de rechercher des jeunes en détresse portés disparus dans l’émigration clandestine.
Cette présentation de la vie algérienne, ce coup de gueule ne doivent pas beaucoup plaire au pouvoir…L’actualité nous le confirme. Il faut du courage, beaucoup de courage pour témoigner.
Boualem Sansal doit être soutenu dans le combat qu’il mène depuis sa cellule.
Une association a été créée afin de soutenir l’auteur…ce n’est pas le livre qui l’évoque, mais un besoin personnel d’information et de partage :
« C’est triste une femme qui se découvre être une vieille fille. Chérifa me terrorisait avec ses dérèglements et me charmait par ses désordres. » (P. 22)
« Hormis le jardinet redevenu savane pelée, la maison ne souffrait plus que de l’arthrite et contre cela un vieux ne peut rien. » (P. 29)
« La démocratie a du bon aux yeux de la police. Pour tout avouer, plus elle se donne de droits moins elle se connaît de devoirs. » (P. 34)
« Du sang a coulé sous les ponts et des océans d’amertume dans les cœurs. Le quartier a changé de peuple plusieurs fois depuis ce temps, c’est à ne pas s’y retrouver soi-même. Les mutations ont été menées au canon, les plus rapides ont changé d’air, les traînards ont pris sur la tête. Pas d’accalmie, pas de pitié. L’exode rural, qui fut le grand succès de l’époque, a fait d’Alger une misère sans fin, on entre, on sort, puis on disparaît dans un bidonville ou un autre. Ses tentacules ne comptent pas, ils s’enroulent et se déroulent d’un horizon à l’autre. » (P. 35)
«Depuis je suis traumatisée, je me pose la question : l’islam fabrique t-il des croyants, des lavettes ou simplement des terroristes ? La réponse n’est pas simple, les trois peuvent être d’excellents comédiens. Et d’ailleurs, il est avéré que l’islam d’aujourd’hui est une mise en scène et d’abord un sacré levier pour les pilleurs de tombes. » (P. 41-2)
« Si on ne peut pas vivre chez soi, pourquoi aller mourir chez le voisin. » (P. 45)
« Sur le chemin des harragas, on ne revient pas, une dégringolade en entraîne une autre, plus dure, plus triste, jusqu’au plongeon final. On le voit, ce sont les télés du satellite qui ramènent au pays les images de leurs corps échoués sur les rochers, ballottés par les flots, frigorifiés, asphyxiés, écrasés, dans un train d’avion, une cale de bateau ou le caisson d’un camion plombé. Comme si n’en savions pas assez, les harragas ont inventé pour nous de nouvelles façons de mourir. Et ceux qui réussissent la traversée perdent leur âme dans le pire royaume qui soit, la clandestinité. Quelle vie est la vie souterraine ?» (P. 47)
« Certains soirs, se prendre la tête entre les mains, coudes sur les genoux, est le seul geste qui vient à l’esprit, la vie est absente, inutile de s’agiter. » (P. 58)
« Ces allées et venues, par nature intempestives, furent préjudiciables à la demeure. Les transformations opérées étaient des défigurations. Par cette voie, le faux bois, le formica, le linoléum, le plastique et skaï envahirent la vénérable demeure, chassant brutalement tommettes et stucs, mosaïques et cuivres et jusqu’à l’odeur têtue du vieux cuir. Une vraie pitié. » (P. 75)
« Mais enfin, la richesse c’est quoi lorsqu’on ne connaît pas la valeur des choses ? Et c’est quoi la misère lorsqu’on méprise le savoir ? Qui se veut adepte du malheur s’assume ! Ils est temps que les miséreux sachent ce qu’ils veulent à la fin, rester dans la mouise ou s’en sortir et que nos riches apprennent à se tenir. Ça me rend folle, ces manières là ! Tout ça pour dire qu’Alger n’est pas de tout repos. » (P . 84)
« Tout ce qui se produit dans le monde de loups, de rossignols, de navets et de gadgets scintillants se déverse sur nos marchés et s’arrache à la volée alors même que personne ne travaille et que pas un ne sait d’où lui viennent ses revenus. J’aimerais que les économistes sortent des salons et viennent m’expliquer ça. » (P. 101)
« Et d’abord lui enfoncer dans le crâne la première règle de vie à Alger : se méfier de tout le monde, les passants , les voisins, les prédicateurs, les loubards, les policiers, les juges, les messieurs bien mis de leur personne qui manient la politesse comme un moulinet. » (P. 103)
« Il faut comprendre que dans ce pays à la noix, on a le droit de se plaindre autant qu’on veut, pas celui d’ennuyer ces péquenots du gouvernement. Ils sont nerveux, les organisations internationales les asticotent, elles veulent savoir pourquoi ils sont si combinards, cruels comme des poux, et comment il se fait que tant de gens disparaissent au nez et à la barbe des familles et des pouvoirs publics. » (P. 111)
« Si les rois et roitelets de ce pays jusqu’au dernier étaient passés à la roue, sans oublier leurs misérables bouffons, les jeunes verraient enfin la lumière. » (P. 114)
« L’évolution étant ce qu’elle est et le monde musulman ce que nous voyons, j’ai cherché à comprendre pourquoi les filles étaient martyrisés et les garçons adulés et s’il fallait y voir le doigte de Dieu ou la main du diable. Très vite je suis arrivée à la conclusion toute bête que notre société n’a pas d’oreilles pour entendre les filles» (P. 125)
« Pour chaque homme de cette planète, il y a un livre qui pourrait tout lui dire comme une formidable révélation. On ne peut lire ce livre et rester soi-même. Le drame avec les ignorants est qu’il faut tout leur montrer, et plus on leur en dit, plus ils se ferment. Le refus de l’instruction leur tient chaud au cœur. » (P. 132)
« Selon les statistiques, le problème des filles est différent de celui des garçons, mais pas moins sérieux. Elles s’évaporent à l’intérieur du pays, ils se volatilisent à l’extérieur. […] Les filles fuient le milieu familial, elles veulent s’émanciper, cacher une faute, vivre un amour interdit, ne passion inédite, les garçons sont des rêveurs en quête d’avenir mirobolant, ils ne croient pas que le pays leur donnera un jour les moyens d’assouvir leurs fantasmes.» ( (P. 162-3)
« Quand même, nous gardons un bon souvenir des Turcs. Nous tenons d’eux la chorba, la dolma, le chiche-kebab et les loukoums grâce à quoi nous nous acquittons honorablement du ramadan, notre mois de famine générale. On ne leur en veut pas de nous avoir colonisés, brimés, ratiboisés et laissé en legs leurs coutumes barbares : l’intrigue, la flibuste et le goût de l’extermination. L’idée de passer l’éponge est ancrée chez les musulmans, le principe étant que la foi produit les mêmes certitudes et les mêmes renoncements chez l’un et chez l’autre. Raison pour quoi, leurs pays passent le lus clair du temps à s’expliquer. En religion, le temps ne compte pas, l’ardeur est le principal. » (P. 177)
« A Alger il ne se passe rien. Et en Algérie, il ne se passe rien. Comme dans un cimetière, un jour d’automne d’une année morte dans un village abandonné d’une lointaine campagne d’un pays perdu d’un monde mal fichu. » (P. 237)
Deux communautés principales, l’une musulmane et l’autre non musulmane s’ignorent superbement, échangent peu et se regardent même souvent en chiens de faïence surtout depuis les attentats de janvier 2015 à Paris, surtout quand « des événements » agitent les banlieues.
Première publication de Fatou Diome, auteure d’origine sénégalaise.
Roman ? Pas certain, ce livre paraît très autobiographique. On perçoit le vécu des situations, des conversations. Une vérité qui ne peut que nous interpeller.
Salie, enfant illégitime d’origine sénégalaise vit en France, où elle est auteure. Toute les siens, son frère notamment sont restés en Afrique. Elle représente à leurs yeux la réussite, l’argent, le bonheur…
Beaucoup aspirent à la rejoindre et à quitter au plus vite l’île de Niodior où ils vivent, où Fatou Diome est née
Madické, son frère rêve de devenir footballeur, de jouer dans une grande équipe française. Tant de grands joueurs européens sont d’origine sénégalaise. On les voit régulièrement à la télé à l’occasion de cette Coupe du Monde. Maldini est son héros. Alors Madické s’entraîne avec un ballon fait de chiffons sur le terrain de foot défoncé.
Un voyage déroutant dans une aventure, dans une lecture faite de contrastes entre des pages plaisantes et intellectuellement enrichissantes et d’autres au contraire plus fades, plus mièvres, qui ne m’ont pas enthousiasmé…Un livre d’oppositions entre des plus et des moins, des plus-plus et des moins-moins…Un livre dans lequel la dure réalité passionnante, côtoie certaines invraisemblances.
Nous retrouvons dans ce deuxième tome Emad dont nous avions fait connaissance dans le tome 1. Emad, d’origine palestinienne, est banquier à Wall-Street. Ce premier texte m’avait passionné. Il n’était pas toujours facile, ni évident. Il m’avait permis de découvrir le Coran, de la religion musulmane, de redécouvrir les principes moraux et philosophiques des autres textes du Livre, judaïsme, catholicisme…et surtout les dérives islamistes de certains musulmans utilisant certains versets du Coran détournés pour leur cause, modifiant un texte, le Coran, d’essence divine.
Essai, biographie romancée…. »Une nuit à Aden » (Tome I) est un peu de tout, difficile à définir, unique et bigrement captivant, bigrement intéressant pour celui ou celle qui s’intéresse aux soubresauts pouvant aller jusqu’aux tempêtes de notre monde, de notre actualité.
Indubitablement, l’auteur nous parle de lui, de son enfance, de sa famille, de ses origines. Il n’est pas banal d’être aujourd’hui à la fois un américain, d’origine Palestinienne et chrétienne, « Musulman « éduqué dans une culture chrétienne a raison des origines grecques de ma mère et de sa religion catholique de rite grec-melkite », golden-boy à Wall-Street et ….play-boy !
J’avais découvert il y a deux ans Sefi Atta avec « Le meilleur reste à venir », dans lequel , en prenant pour cadre la vie privée de deux femmes, elle nous présentait l’Afrique qui n’arrive pas à se développer malgré ses atouts et ses richesses, une Afrique supportant encore les traces de son passé colonial.
Dans « L »ombre d’une différence », elle s’intéresse aussi à ses compatriotes expatriés à Londres ou vivant à Lagos, à leurs amours et peines de cœur, à leurs conditions de travail ou à leur pauvreté.
Son héroïne, Deola (Adeola Bello), dans la quarantaine, est britannique mais se considère toujours comme nigériane. Célibataire sans enfant, elle travaille dans une ONG après avoir travaille dans cabinet conseil spécialisé dans les associations à but non lucratif.
Son emploi l’amène à faire des allers-retours entre Londres et Lagos…deux villes dans lesquelles elle ne se sent pas complètement chez elle.